mardi 29 novembre 2011

LA GRANDE ILLUSION


LA GRANDE ILLUSION

Pendant la Première Guerre mondiale, l'avion du lieutenant Maréchal et du capitaine de Boëldieu est abattu par le commandant von Rauffenstein, un aristocrate connaissant par hasard la famille du capitaine de Boëldieu. Les deux officiers français sont envoyés dans un camp en Allemagne. Là, ils retrouvent de nombreux prisonniers français, de tous grades et issus de différents milieux sociaux. Ensemble, les prisonniers organisent différentes activités, partagent leurs maigres ressources et vivent au rythme des nouvelles de l'armée française qui prend et perd successivement des positions sur le front nord, notamment lors de la bataille de Douaumont. La chambrée, outre Maréchal et Boëldieu, regroupe également le lieutenant Demolder un amoureux des lettres, le lieutenant Rosenthal, fils d'une riche famille juive dans les finances, un ingénieur du cadastre et Cartier, un sergent populaire et volubile. Ils décident de s'échapper du Lager en creusant un tunnel dans des conditions périlleuses. La veille de leur évasion, le sort veut qu'ils soient transférés dans un autre camp. Les mois passent, et Maréchal et Boëldieu après diverses tentatives d'évasion avortées sont transférés dans un ultime camp fortifié en montagne, où ils ont la surprise de découvrir qu'il est dirigé par von Rauffenstein, maintenant infirme après une grave blessure et inapte au service actif.

Aujourd’hui est un grand jour pour ce qui est de ma rubrique Cinéma puisque, avec La grande illusion, j’ai l’honneur de vous annoncé que je vous propose là ma centième critique cinématographique. Bien évidemment, pour un tel événement, je ne pouvais décidément pas vous parler d’un film quelconque, d’une vulgaire comédie française ou américaine, je ne pouvais pas non plus vous proposer en tant que centième critique de film un navet ou un film moyen, non, il fallait que ce soit un bon film, que dis-je, un grand film, l’une de ces rares œuvres qui mettent tout le monde – ou presque – d’accord, l’une de ces œuvres qui, intemporelles, auront marquer, à la fois leur époque, mais aussi, l’histoire du cinéma. Alors, forcément, sur ce point, il fallait que je vise haut, que je ne me loupe pas mais aussi, détail qui a son importance, que je me prive de films depuis une semaine, histoire que le centième ne soit pas un quelconque navet indigeste. Et bien heureusement, j’y suis parvenu, et avec quel film d’ailleurs ; La grande illusion, le chef d’œuvre de Jean Renoir, ça le fait plutôt bien comme centième critique, non ? Quoi que, a bien y réfléchir, si je n’avais pas été aussi négligeant vis-à-vis de ma rubrique Cinéma, ma centième critique aurait été écrite depuis longtemps, je dois vous l’avouer : en effet, lors des premiers mois d’existence du Journal de Feanor, je n’avais publié que les critiques des films vus au cinéma, laissant de côté (mais pourquoi ?) pas mal d’autres vu en DVD ou à la télé. Et ensuite, cette aberration réparée, j’ai, au fil des années écoulées, comment dire, oublier – faute de temps ou d’envie – quelques œuvres, ce qui fait que cette critique, si elle est bel et bien la centième du genre, n’aurait pas dut, n’aurais jamais dut, l’être. Mais bon, ce qui est fait est fait et l’on ne refera pas le passé ; quoi que, je pourrais techniquement mais à quoi bon ? Donc, La grande illusion sera la centième critique cinématographique et c’est très bien ainsi.

Il se pourrait néanmoins que pas mal de personnes se demandent pourquoi un tel choix ? Après tout, ce film, datant déjà de 1937 n’est plus vraiment, de nos jours et si l’on excepte les connaisseurs, connu du grand public dont une grande partie pourrait faire la fine bouche devant une vieille œuvre en noir et blanc, avec Jean Gabin, une BO improbable (de nos jours) avec des titres de l’époque (mon Dieu, Frère Jacques, Il était un petit navire, Frou-Frou), des acteurs inconnus des plus jeunes (et pourtant, et pourtant…), un film de guerre sans aucun combat (oh, il y a bien une balle tirée à un moment donné mais c’est tout) et en plus, par-dessus le marché, des discussions sans fin et d’un autre âge sur les rapports entre classes, le patriotisme, les valeurs des hommes et des phrases bateaux du genre : « mais il faut bien qu’on la finisse cette guerre ». Oui, j’imagine très bien la tête du grand public en 2011 devant un film comme La grande illusion ; je pense même que TF1 devrait le diffusé en prime time histoire de ne pas faire d’audience.

Mais si La grande illusion parait si daté dans le temps, cela n’en fait pas moins qu’il s’agit d’un chef d’œuvre ; est-ce le film qui a mal vieilli (ce sont des choses qui arrivent) où le public moderne qui, abruti depuis des décennies par des stupidités – tant au cinéma qu’à la télévision – qui n’a simplement plus les capacités mentales pour l’apprécier à sa juste valeur, personnellement, et je pense que vous vous en doutez si vous me connaissez un minimum, je pense que c’est la deuxième explication qui est la bonne. Car tous ces petits détails dont je vous ai parlé dans le paragraphe précédent, toutes ces petites choses qui apparaissent datées, d’un autre âge et sur lesquels l’on peut doucement sourire, et ben, il faut que l’on se dise une bonne fois pour toutes que c’était ainsi que pensaient et vivaient les hommes d’alors et que faire un film, sur la guerre de 14/18, avec des protagonistes qui réagiraient comme leurs homologues de maintenant, la, cela serait absurde ; et pourtant, c’est souvent le cas dans les reconstitutions historiques. Du coup, acceptons La grande illusion pour ce qu’il est, c’est-à-dire, un film datant des années 30, avec la mentalité d’alors, et dont l’action se déroule deux décennies plus tôt, en plein premier conflit mondial.

Et là, même plus de soixante-dix ans plus tard, c’est toujours la même claque car oui, mille fois oui, La grande illusion est un sacré bon film. Tout ce que j’ai pu dire vous parait être des défauts ? Que nenni, ce sont là des qualités, parmi tant d’autres, de cette œuvre, de ce film de guerre où l’on ne voit pas forcement celle ci – tout se déroule quasiment dans des camps de prisonniers – même si, forcément, elle n’en est pas moins présente et dont le sujet principal est indéniablement les rapports de classe au sein de la société et qui vont même au-delà des frontières ; ainsi, que ce soit les représentants de l’aristocratie avec le capitaine Boëldieu et von Rauffenstein, ennemis car dans des camps opposés mais qui se respectent grandement, la grande bourgeoisie avec Rosenthal, la classe moyenne avec l’instituteur et la classe populaire avec Maréchal, les affinités se font malgré les aléas de la guerre. Et ici, ce qui prime d’abord, c’est le respect : celui entre représentants d’une même classe, forcément, mais aussi, celui aux camarades, a la patrie, à leur camp, quel que soit leur origines (Boëldieu n’est pas du même monde que ces compatriotes prisonniers mais « c’est un type bien ») nous avons là des hommes tels qu’il n’y en a plus, des hommes qui faisaient leur devoir parce qu’il fallait le faire, des hommes qui nous apparaissent, avec du recul, forcement étranges, surtout pour notre société occidentale qui n’a plus connue de conflit majeur depuis sept décennies et qui est devenue plus insouciante, plus égoïste mais aussi moins patriotique et peut être tout simplement moins adulte.

Mais par ces mots, je ne viens pas faire là l’apologie de la guerre, surtout qu’il faut reconnaitre que La grande illusion est une formidable œuvre pacifique, comme le sera, mais avec moins de force, quelques années plus tard, Les sentiers de la gloire. Ici, et il faut louer Jean Renoir pour cela, l’ennemi est semblable à l’ami, il n’y a pas de différences entre les deux camps et les gardes allemands – ici âgés car les jeunes, eux, sont au front – sont compréhensifs et les relations sont assez bonnes, voir mêmes pour certains, amicales. D’ailleurs, c’est plutôt une bonne chose que La grande illusion nous les montre ainsi : le temps ayant passé, la propagande des deux camps n’étant plus qu’un vieux souvenir, il serait de bon ton, je pense, que l’on admette finalement que ce fameux conflit de 14/18, aussi meurtrier et horrible fut-il, n’a strictement rien à voir avec celui qui suivit, deux décennies plus a tard. Dans ce que l’on surnomma la der des ders, pas de « gentils » ni de « méchants », mais un conflit, finalement inévitable et voulu par les deux camps où les responsabilités des pertes humaines sont à partagées par tout le monde. Mais aussi, un conflit qui, quelque part, fut fatal à l’Europe et à ses siècles d’histoire, a sa grandeur et à sa domination culturelle, scientifique et matérielle sur le reste du monde. Comme le dit Boëldieu a von Rauffenstein, cette guerre est la fin d’un monde, le leur, celui de l’aristocratie, et ceux qui les remplaceront sont déjà là, représenter ici par Rosenthal (la bourgeoisie) et Maréchal (les classes populaires). « Pour un homme du peuple, mourir à la guerre est triste. Pour nous, c’est une bonne solution » ; autres temps, pourtant pas si lointain quand on n’y pense, autres façons de penser, voir même, de se sacrifier dans ce qui reste comme l’un des grands moments du film avec cette opposition – pour des gens du commun – entre Boëldieu et von Rauffenstein.

Plus de sept décennies se sont donc écoulées depuis la sortie de La grande illusion et ce film n’a toujours rien perdu de sa force ; que ce soit par ses acteurs, Jean Gabin, Pierre Fresnay ou Erich von Stroheim, tous tout bonnement excellent, par les sujets abordés, son synopsis et son message pacifique assumé – qui lui voudra bien des ennuis par la suite sous l’occupation – il est indéniable que l’œuvre de Jean Renoir, malgré le temps qui est passé, n’en est pas moins un formidable instantané de ce que fut une époque, aujourd’hui révolue et que l’on a tendance à oublier. Un grand film, français de surcroit (mais avant la deuxième guerre mondiale, le cinéma européen rivalisait largement en qualité avec les productions US), qui connut en son temps un succès extraordinaire (ne dit-on pas que même le Duce en était fan) et que tout amateur de cinéma digne de ce nom se doit d’avoir vu au moins une fois dans sa vie. Décidément, pour ma centième critique, il était difficile de faire mieux que La grande illusion.

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