jeudi 25 avril 2013

GAGNER LA GUERRE



GAGNER LA GUERRE – RÉCIT DU VIEUX ROYAUME


Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier. » Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon… Gagner la guerre est le premier roman de Jean-Philippe Jaworski. On y retrouve avec plaisir l'écriture inimitable de l'auteur des nouvelles de Janua Vera et don Benvenuto, personnage aussi truculent que détestable. Le livre a obtenu en 2009 le prix du Premier Roman de la région Rhône-Alpes et le prix Imaginales du meilleur roman français de Fantasy.

« Je n’ai jamais aimé la mer. Croyez-moi, les paltoquets qui se gargarisent sur la beauté des flots, ils n’ont jamais posé le pied sur une galère. La mer, ça secoue comme une rosse mal débourrée, ça crache et ça gifle comme une catin acariâtre, ça se soulève et ça retombe comme un tombereau sur une ornière ; et c’est plus gras, c’est plus trouble et plus limoneux que le pot d’aisance de feu ma grand-maman. Beauté des horizons changeants et souffle du grand large ? Foutaises ! La mer, c’est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans l’ivresse. Je n’ai jamais aimé la mer, et ce n’était pas près de s’arranger. » Voilà comment le lecteur découvre le héros – enfin, héros est un terme qui ne correspond pas vraiment, disons plutôt, personnage principal – de ce Gagner la guerre, un certain Benvenuto Gesufal, ancien soldat de la république Ciudalienne, maitre assassin mais aussi et surtout, homme de main du Podestat Leonide Ducatore, un dirigeant qui aurait sans nul doute fortement plu a un certain Machiavel. Cette entrée en matière de ce petit pavé de près de mille pages, dans son édition poche, en dit long sur la personnalité de notre… euh… héros, mais aussi sur le style de l’auteur, Jean-Philippe Jaworski. Mais, au fait, ce nom, comme celui de Gesufal, Ducatore, Ciudalia, cela ne vous dit rien ? Mais alors, c’est que vous n’avez pas lu un certain Janua Vera, un recueil de nouvelles du même auteur et dont je vous ai parlé il y a de cela quelques semaines, au début de ce mois d’avril. Pour ceux qui n’auraient pas lu cette critique, j’avais alors dit que ce Janua Vera, de par son style, sa forme, son écriture, ses personnages et ses magnifiques récits, m’avait tellement plu que, et alors que nous n’étions que le premier avril, il y avait d’ores et déjà de fortes chances que ce recueil de nouvelles soit, pour moi, le livre de cette année 2013, rien que ça !

Mais pour confirmer ou pas la chose, je me devais, bien évidemment, de découvrir et lire la suite des aventures de cet inimitable, souvent attachant mais aussi détestable Don Benvenuto Gesufal, avec ce Gagner la guerre, qui, pour la petite histoire, était le premier roman de Jean-Philippe Jaworski, un auteur français qui avait fait ses classes dans l’univers des jeux de rôles et qui, ma foi, pour ce que j’ai lu de lui jusqu’à maintenant, a décidément tout l’avenir devant lui ! Car il est inutile de tourner autour du pot plus longtemps : oui, Gagner la guerre est un sacré bon roman, que dis-je, j’ose aller plus loin encore, nous ne sommes pas loin, mais alors, pas loin du tout, de nous trouver devant ce qu’il faut bel et bien appeler un chef d’œuvre ; oh et puis zut, mais comment ne pouvait-il pas en etre autrement ? Prenez Janua Vera, ou plutôt, tout ce qui vous avais plu dans celui-ci, et plus précisément, dans la nouvelle consacrée aux pérégrinations du sieur Gesufal (et qui sert de d’introduction au roman qui nous préoccupe aujourd’hui) et dites-vous que c’est parti pour presque mille pages d’un récit d’une jouissance sans commune mesure : crédibilité de l’univers proposé, personnages cohérents et que l’on pourrait presque croire réels, subtilités du jeu politique, descriptions précises en diverses occasions et qui nous prouvent que l’auteur sait de quoi il parle (l’un des exemples les plus frappants étant le passage à tabac de Benvenuto, un modèle du genre) que ce soient les douleurs ressentis suite à une blessure, les aléas d’un voyage etc. Mais aussi, car ce n’est pas tout, comment ne pas s’extasier devant le langage utilisé, assez recherché, l’intrigue, rondement menée et pleine de surprises ainsi que sur la profondeur de l’ensemble : comme dans Janua Vera, nous n’avons pas affaire ici a de la sous Fantasy post Tolkien mais a une œuvre adulte, qui sort des sentiers battus et qui, surtout, est a des années lumières de la production auquel on est habituées… production qui, fut un temps, m’avait un peu dégoutée du genre d’ailleurs. Car, comme un certain Georges Martin avec son Trône de fer, Jean-Philippe Jaworski réussit la gageure de nous offrir une œuvre marquante, qui se démarque de la concurrence de par ses différences, mais surtout, de par ses qualités ; Fantasy ais-je dis, oui, il y a des elfes, des nains et de la magie, mais pas comme vous l’entendez… d’une façon plus adulte ? Oui, c’est cela même !


Au jour d’aujourd’hui, et alors que j’ai achevé la lecture de ce Gagner la guerre il y a environ vingt-quatre heures, je suis incapable de vous dire si, en décembre prochain, je choisirai celui-ci ou Janua Vera comme livre de l’année, mais quelque part, cela importe peu – les deux me sembleraient plus justes. Mais ce dont je peux etre sur, c’est qu’avec ces deux œuvres, j’ai découvert un univers et des protagonistes que je ne suis pas prêt d’oublier de sitôt. Alors certes, l’intrigue de Gagner la guerre est pour le moins spéciale et, quand on y pense bien, la quasi-totalité des protagonistes sont de sacrés salauds ! Mais franchement, quel plaisir de suivre les mésaventures de Benvenuto – car le pauvre, il va en prendre plein la gueule – un anti-héros par excellence qu’on n’arrive pas tout à fait à détester, et puis, le Podestat, ah, Leonide Ducatore ! Le Prince de Machiavel, mais c’est lui ! Incontestablement lui ! L’homme politique par excellence, avec tout ce que cela sous-entend : retors, calculateur, implacable, menteur et sans pitié, indéniablement, avec le Podestat, il me semble évidant que nous avons là l’un des personnages romanesques les plus marquants de ces dernières années. Et, pour en finir, car il faut bien passer à autre chose, je n’ai désormais qu’un seul et unique souhait : que Jaworski n’en reste pas là et nous offre, a l’avenir, d’autres récits se déroulant dans le même univers, car sincèrement, quand on a gouté au vieux royaume, on n’a envie que d’une seule chose, y replonger !

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